C’était évident pour les professeurs du collège Marie Mauron ce lundi 29 mars d’inviter un dessinateur de presse pour la quinzaine de la presse à l’école pour toutes les classes de 4e. Après la mort de leur collègue Samuel Patty en novembre dernier, comment parler de liberté d’expression et des caricatures aux élèves ? Comment expliquer que le dessin ne se moque que des hommes de pouvoir et non des croyances ? Comment témoigner que depuis 6 ans, un dessinateur doit parfois se déplacer avec des gardes du corps ? Comment évoquer la différence entre un dessin de presse et une caricature ?

Cette subtilité a échappé à un grand nombre de personnes apparemment ?

Et c’est le dessinateur très renommé Kristian qui s’y est collé. Il a su avec des mots simples et efficaces, dessins à l’appui, parler aux élèves, répondre à leurs questions et à leurs interrogations. Commençant par une courte biographie, évoquant avec nostalgie son enfance passée à regarder des dessins et essayer de les reproduire, il évoque ensuite et sans complexe le fait qu’il a arrêté l’école à  16 ans pour se consacrer à sa passion : le dessin. Recopier, croquer, crayonner, s’essayer toujours et encore.

Il évoque ensuite rapidement le milieu du dessin de presse, un « tout petit monde où tout le monde se connaît » car ils ne sont qu’une quarantaine en France à exercer cette profession. Puis le doigt d’une élève s’élève, « Monsieur, quelle formation il faut faire pour devenir dessinateur de presse ? » Et bien… il n’y a pas de formation justement… C’est sur le tas, au culot, à la passion, au hasard et à la chance.

Il évoque ensuite d’autres pans de son talent créatif : ses sculptures d’animaux au pied de la tour Eiffel à Paris au sommet de la COP 21 , ses maquettes des chars du carnaval de Nice qui sont transformées sous les doigts experts des carnavaliers en chars flamboyants et magistraux, ses collaborations avec des journaux au Japon et en Chine, belles expériences orientales interrompues par ce satané virus…

« Et les attentats, Monsieur, comment vous avez réagi ? » Et Kristian de parler de son dessin des attentats de Nice en 2016. Pas de cadavres, pas de victimes sanguinolentes, aucun homme représenté, un dessin épuré comme Kristian les aime tant : au vidéo projecteur, apparait un dessin : sous un soleil rayonnant, une mer, une plage et sur cette plage, un palmier dont le feuillage tombant est aux couleurs du drapeau tricolore, en berne, ceinturé d’un bandeau de crêpe noir.    Et de raconter avec émotion le groupe de jeunes filles qu’il a suivi durant un an en art-thérapie à l’hôpital Lenval… des jeunes filles victimes des attentats du 14 juillet 2016. Ces jeunes filles – qu’il appelle affectueusement « Mes petites courageuses » étaient presque toutes musulmanes… et deux fois victimes : physiquement, dans leur chair et leur âme, et sociologiquement, parce que stigmatisées car appartenant à cette communauté musulmane montrée du doigt…

Et puis il enfonce le clou en évoquant la notion de liberté d’expression : « Ce n’est pas parce que je suis journaliste et dessinateur que j’ai plus de liberté d’expression que vous, les élèves. Ma liberté est la même que la vôtre, votre liberté d’expression est la même que celle du plus haut personnage de l’état. Elle est encadrée par des lois, votées par les représentants du peuple. On ne peut pas dire n’importe quoi, insulter ou diffamer. Si l’on n’est pas d’accord, on parle, on va en justice, on fait un procès, mais on ne tue pas pour cela. Sinon, on va vers la barbarie.  Ce n’est pas possible ça ! »

Kristian est un dessinateur de presse, et se revendique comme tel, pas forcément un caricaturiste, même si cela lui arrive. Son travail consiste à saisir l’imperceptible nuance du temps présent, à se servir des symboles et des représentations collectives pour souligner les cocasseries, les dysfonctionnements, ou les traits singuliers d’un événement.

Devant certaines situations, son dessin se doit de rassembler un instant la nation sur des valeurs communes. Comme au lendemain du drame de la vallée de la Roya… « le dessin doit rassembler, montrer la solidarité de tout le haut pays, des pompiers aux hommes de la sécurité civile. Il n’a pas pour vocation de se moquer des victimes ! »

Il avait encore des trésors dans sa besace à leurs montrer, aux élèves, scotchés pour certains d’entre eux, n’entendant même pas la sonnerie de la fin du cours. Restants assis et médusés par tant de passion et de générosité.